Un dirigeant n’agit pas toujours dans l’intérêt de ses actionnaires, même lorsque sa rémunération dépend de la réussite de l’entreprise. Les mécanismes de contrôle, loin de garantir un parfait alignement, génèrent souvent des coûts inattendus et des arbitrages complexes. Ces tensions s’accentuent lors des opérations de LBO, où l’endettement massif modifie radicalement les incentives des parties prenantes.
La multiplication des dispositifs contractuels et financiers ne suffit pas à éliminer les conflits d’intérêts. Au contraire, leur sophistication croissante révèle de nouvelles zones de friction et d’incertitude, obligeant à repenser en permanence les équilibres de gouvernance.
Pourquoi la théorie de l’agence occupe une place centrale dans la gouvernance des entreprises
La théorie de l’agence, conçue par Michael Jensen et William Meckling à la fin des années 1970, façonne depuis près de cinquante ans la manière dont on pense la gouvernance d’entreprise. Ce cadre éclaire une relation fondatrice : celle entre le principal (l’actionnaire) et l’agent (le dirigeant). L’actionnaire délègue à un dirigeant la mission de développer l’entreprise, avec l’espoir d’une croissance pérenne. Mais cette délégation sème le doute : chacun agit pour son propre compte, rarement à l’unisson.
Décortiquer la relation principal-agent, c’est mettre à jour les fils qui relient pouvoir, contrôle et incitations. Jensen et Meckling ont posé la question qui dérange : comment limiter les dérives, les intérêts divergents, les coûts invisibles ? Les réponses s’incarnent dans une palette de mécanismes d’incitation (rémunération indexée, stock-options, clauses de performance) et de contrôle (conseils de surveillance, audits internes). Tous cherchent à orienter les choix du dirigeant dans la direction attendue par les actionnaires, sans pour autant lui laisser la bride sur le cou.
Ce modèle brille par sa capacité à mettre à nu les tensions inévitables de la délégation. Il offre un cadre rigoureux pour examiner les relations entre actionnaires et dirigeants : zones d’ombre dans les contrats, asymétrie d’information, signaux ambigus, engagements parfois fragiles. À mesure que la gouvernance prend de la complexité, la théorie de l’agence reste un point d’ancrage pour saisir les jeux de pouvoir et de responsabilité dans l’entreprise.
Quels sont les principaux conflits d’intérêts entre actionnaires et dirigeants ?
Le lien contractuel entre actionnaires et dirigeants pose les bases d’un alignement d’intérêts. Mais la réalité déjoue souvent la théorie. Les dirigeants disposent d’un avantage : la maîtrise de l’information. Ils connaissent les rouages internes de l’entreprise, là où les actionnaires restent dépendants d’informations transmises, parfois filtrées. Ce déséquilibre ouvre la voie à des stratégies personnelles, susceptibles de s’écarter de la rentabilité ou du niveau de risque attendu par les actionnaires.
Voilà le nœud du problème d’agence. Les dirigeants peuvent se concentrer sur l’expansion de l’entreprise, la préservation de leur poste ou la maximisation de leur part variable. De leur côté, les actionnaires visent la valorisation de leur investissement. Ce décalage nourrit les tensions, surtout lorsqu’il s’agit de décider d’un investissement, de répartir les dividendes ou de fixer le cap stratégique.
Plusieurs sources de frictions se retrouvent dans la plupart des entreprises :
- La rémunération des dirigeants, qui s’appuie souvent sur des critères internes, sans forcément traduire la valeur réellement générée pour l’actionnaire.
- La gestion du risque : certains dirigeants privilégient la stabilité et la sécurité, alors que les actionnaires peuvent viser des rendements plus élevés, même si cela implique plus de volatilité.
- La transparence des décisions, lorsque l’information communiquée par la direction laisse place à la suspicion ou à la méfiance.
Pour limiter ces dérapages, le contrat d’agence met en place des mécanismes d’incitation, de contrôle et parfois de coopération. Mais la frontière entre alignement d’intérêts et tensions reste fragile. Les actionnaires doivent sans relâche ajuster les outils de gouvernance pour canaliser les dérives, tout en préservant la capacité d’initiative des dirigeants.
Les mécanismes de résolution en pratique lors d’un LBO : exemples et enjeux
Les LBO (Leverage Buy-Out) offrent un terrain d’expérimentation saisissant pour observer les tensions principal-agent. Les actionnaires, souvent des fonds d’investissement, renforcent la discipline contractuelle afin de réduire les coûts d’agence. L’équation est loin d’être simple : l’effet de levier financier démultiplie chaque divergence entre la feuille de route des investisseurs et les choix du management.
Dans ce contexte, le contrat d’agence se décline autour de trois axes : l’incitation, le contrôle, et parfois la coopération. Les mécanismes d’incitation prennent souvent le dessus, notamment via les stock-options ou l’attribution d’actions gratuites, liant la rémunération du dirigeant à la performance actionnariale. Pourtant, la tentation de privilégier les résultats immédiats, d’augmenter l’endettement ou de repousser certains investissements reste forte.
Sur le plan du contrôle, la surveillance s’intensifie : reporting financier plus fréquent, représentants des actionnaires au conseil, covenants restrictifs. Des comités spécifiques scrutent chacune des grandes orientations, parfois jusqu’à l’excès. Quant à la coopération, elle s’observe surtout lors de LBO secondaires, quand dirigeants et investisseurs partagent une trajectoire commune et une vision à plus long terme.
La réussite de ces dispositifs tient à la capacité des parties à dialoguer et à se faire confiance. Chaque opération de LBO devient ainsi un laboratoire, où la gouvernance se construit parfois sous haute tension, entre innovation contractuelle et enjeux humains.
Réfléchir à l’impact de la théorie de l’agence sur la gestion d’entreprise en 2025
La théorie de l’agence s’impose désormais dans les discussions stratégiques. Face à la vitesse de l’innovation, à la pression réglementaire et à l’essor des critères de durabilité, la relation entre actionnaires et dirigeants se transforme. Les anciens outils, incitation, contrôle, coopération, ne suffisent plus à répondre à la complexité croissante des interactions principal-agent.
Le contrat d’agence se réinvente : digitalisation des flux, analyse de données, recours à l’intelligence artificielle permettent de combler en partie l’asymétrie d’information : reporting en temps réel, indicateurs personnalisés, alertes automatiques. Mais la frontière se brouille entre surveillance et confiance. D’autant que les attentes s’élargissent : performance économique, innovation, responsabilité sociale et environnementale.
La gouvernance s’organise différemment : multiplication des comités spécialisés, introduction de critères ESG dans les schémas d’incitation, partage d’indicateurs extra-financiers. Les coûts d’agence changent de nature : davantage de procédures, parfois une perte de souplesse.
Voici trois leviers que les entreprises mobilisent aujourd’hui :
- Alignement stratégique à travers des plans visant le long terme
- Contrôle renforcé grâce à l’automatisation du reporting
- Coopération accrue sur les objectifs liés au développement durable
La capacité à combiner ces outils, sans tomber dans l’excès de procédures ni la défiance permanente, dessinera le visage des entreprises qui tiendront la distance en 2025. Reste à savoir qui saura trouver l’équilibre juste, dans un paysage où la gouvernance ne cesse de se réinventer.



